vendredi, 03 mai 2019 20:24

Abdelkader Railane : l'acceptation plutôt que la tolérance

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L'Yssingelais Abdelkader Railane revient du colloque intitulé « Adressing The New Landscape Of Terrorisme » à Rabat au Maroc. C'est la quatrième participation du directeur de la Mission locale du pays de la Jeune Loire à ce type d'événement.

Abdelkader Railane faisait partie des 53 experts réunis à Rabat pour ce séminaire lié à la lutte contre la radicalisation dont le thème principal était le retour des djihadistes. Connu pour être le directeur de la Mission locale du pays de la Jeune Loire, l'Yssingelais donne des conférences en France et à l'étranger, notamment sur le fait religieux. Il participe à des congrès sur le radicalisme violent. Ses romans traitent des sujets gravitant autour des problèmes liés à l'islam radical. Il était déjà partie prenante des trois précédents colloques qui avaient pour cadre Melbourne (Australie), Bangkok (Thaïlande) et Londres (Grande-Bretagne).

Il raconte cette expérience, et, au-delà, donne son point de vue sur les questions de radicalisation qui préoccupent ici comme ailleurs.


22 pays représentés à ce colloque

"Nous étions 53 experts ou intervenants dans le champs de la radicalisation émanant de 22 pays. Le but de ces colloques est de partager les expériences et définir également ensemble de nouveaux moyens de lutte. Nos contributions ont également l'objectif de réaliser un état des lieux de la radicalisation de par le monde. J'ai en 2016 été nommé réfèrent de la lutte contre la radicalisation pour le CNML (Conseil National des Missions Locales) pour mettre en place des actions de préventions pour le réseau des Missions Locales. A ce titre, des actions de sensibilisations  ont été mises en place pour les conseillers. J'ai par ailleurs participé et présenté un plan de lutte lors du séminaire de prévention organisé le 12 novembre 2015 (veille des attentats) au ministère de l'Intérieur devant 6 ministres."

Quel est votre regard sur la question du retour des djihadistes, sujet au cœur de l'actualité ?

"On parle beaucoup du retour de djihadistes. Je pense que de nombreux jeunes qui sont allés rejoindre le califat de Daech vont plutôt privilégier une autre destination comme le Sahel par exemple. Ils ont bien compris que le retour dans leur pays d'origine ne sera pas sans conséquence. Les experts pensent en effet que ces jeunes, si ils sont encore en prise avec l'idéologie qui les a menés au terrorisme, vont plutôt envisager de rejoindre de nouveaux territoires de combat. Un peu à l'image des combattants d'Afghanistan dans les années 1990."


Vous invitez à la vigilance...

"J'ai l'impression que l'on pense qu'avec la chute de Daech, le plus dur est passé. Je n'en suis pas forcément certain. J'ai tendance à penser qu'aujourd'hui les personnes radicalisées qui souhaiteront passer à l'acte vont être plus méfiantes et vont pratiquer encore plus férocement la taqîya (pratique, au sein de l'islam, consistant à dissimuler ou à nier sa foi) de façon à se fondre dans la masse. J'ai davantage de méfiance à l'égard des futurs radicalisés qu'envers les djihadistes en quête de retour, car pour ces derniers il existe au moins des possibilités de les localiser, étant donné qu'ils sont connus."


Quelle a été votre contribution à ce colloque ?

"Ma contribution lors du colloque de Rabat n'était pas en lien direct avec les comportements radicaux violents mais consistait plutôt en une approche sur l'endoctrinement via internet et ses effets néfastes. N'oublions pas que notre pays a assisté ces dernières années à l'émergence d'un comportement religieux radical de la part de certains de nos concitoyens. Aujourd'hui, l'usage d'internet et des réseaux sociaux accélèrent la propagande d'un prosélytisme virulent. Les conseillers des Missions Locales doivent également faire face à ce problème. Il est donc plus courant de voir, dans les Missions Locales, des jeunes qui adoptent des attitudes radicales, se réfugiant derrière la religion pour organiser leur vie et réfléchir leurs relations avec les autres."


Vous constatez de nouvelles pratiques...

"A vrai dire, mon expérience professionnelle m'amène à penser que la prolifération des sites liés à l'islam contribue à orienter les jeunes vers une pratique radicale de l'islam. La place et la fonction de la religion chez certains jeunes semblent avoir changé : la référence au religieux n'appartient plus au domaine privé, mais se mêle de plus en plus à tous les domaines de la vie, y compris le travail. Notre société doit prendre en considération ces nouvelles pratiques qui ne sont, pour la plupart, bien souvent, pas contraires aux lois républicaines."


Vous pointez les effets d'internet...

"Bien évidemment, le web n'est sûrement pas la seule cause qui mène à la radicalisation. Des enquêtes ont néanmoins montré qu'internet joue très souvent un rôle important voire primordial. On peut indéniablement dire que la présence d'un islam rigoriste est manifeste dans le web francophone. Quand j'étais plus jeune, si on s'intéressait à l'islam, on devait naturellement faire référence aux mosquées, ou plus naturellement aux imams. Le web a fait éclater tout cela. Internet consent une connexion directe entre le « croyant » et le savoir religieux. Il n'y a plus les intermédiaires qui filtraient les informations sur la connaissance de l'islam. On fait face aujourd'hui à des consommateurs d'un « islam virtuel » souvent déconnectés du monde réel."


Comment résumeriez-vous votre engagement ?

"Outre mon combat pour développer des actions de lutte contre la radicalisation en travaillant notamment sur l'élaboration de contre-discours à la propagande djihadiste, j'anime de nombreuses conférences un peu partout en France pour donner mon point de vue et promouvoir le vivre-ensemble, notamment à travers l'acceptation de l'autre. J'essaie également de sensibiliser nos concitoyens à l'éducation du regard. On doit aujourd'hui en 2019, être en capacité d'accepter des évidences comme de voir deux hommes ou deux femmes se tenir la main dans la rue, une femme qui a fait le choix du voile etc."


Vous préconisez l'acceptation et non la tolérance...

"L'éducation du regard a une vertu : elle permet de faciliter l'acceptation de l'autre de celui qui ne partage pas la même religion, la même orientation politique ou sexuelle. Je préconise l'acceptation et non la tolérance. Il faut accepter l'autre comme il est, et non pas comme on voudrait qu'il soit. C'est probablement un vœu utopiste, mais je suis un humaniste optimiste et j'ai foi en la Femme et l'Homme."

Dernière modification le samedi, 04 mai 2019 14:26
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